Francis CHATEAURAYNAUD
GSPR (EHESS), chateau@msh-paris.fr
Marianne DOURY
LCP (CNRS) / GSPR (EHESS), doury@damesme.cnrs.fr
 
Une affaire de précédents. Du rôle des événements marquants dans la portée des arguments
 
L'analyse de débats contemporains montre qu'une partie importante de l'activité verbale des acteurs est consacrée à un travail de cadrage, qui vise à construire discursivement un contexte d'interprétation en prise avec les échanges d'arguments. Ce cadrage repose notamment sur des schématisations, dont certaines ont une dimension temporelle qui a été très largement négligée à ce jour par les observateurs des mécanismes argumentatifs. Pourtant, divers procédés discursifs contribuent à conférer une historicité à l'affrontement, et à l'inscrire dans une dynamique temporelle (Chateauraynaud & Doury 2010). Ils permettent ainsi de sélectionner et prélever des événements, antérieurs à la controverse ou constitutifs de son déroulement, et de leur conférer une signification argumentative. La temporalité événementielle et la temporalité discursive ne se recouvrent pas toujours. Leur superposition peut faire apparaître des décalages ou des " trous " - un événement n'étant pas repris, ou avec retard, dans la trame discursive du débat -, des conflits de hiérarchisation - le débat conférant une place excessive ou, au contraire, sous-évaluée, à l'événement, par rapport à son importance " réelle " -, etc. De ce point de vue, la problématique de la temporalité des débats appelle une association disciplinaire permettant de tenir le fil tant de la sociologie des controverses que de la discursivité argumentative.
Dans cette présentation, on s'intéressera à un ensemble de procédés argumentatifs caractérisés par le fait qu'ils établissent un parallèle entre deux événements ou situations, E0 et E1. Ce parallèle s'établit sur la base d'une comparaison entre les deux événements, comparaison au sein de laquelle E0 fait office de phore, et E1, de thème. Il s'agit de transférer un jugement ou une " morale " admise à propos de E0 à E1. Cet ensemble de procédés argumentatifs contribue à inscrire un débat dans une filiation, une " mémoire polémique " (Maingueneau 1987), en tissant des liens avec des débats antérieurs.
À partir d'exemples issus du débat sur les nanotechnologies, on montrera que les procédés obéissant à cette description correspondent à deux conceptions de l'argumentation par le précédent : son acception " technique " dans les travaux académiques sur l'argumentation, juridique ou non, et son acception " ordinaire ", comme terme relevant de la méta-argumentation spontanée. Le précédent peut être entendu dans son acception quasi-juridique : il inscrit alors deux cas dans une catégorie commune, et, à travers l'invocation de la règle de justice, exige que le jugement appliqué au premier soit, a pari, appliqué au second (Perelman & Olbrechts-Tyteca 1988). Il se trouve que, du fait de la succession temporelle, un cas est antérieur à l'autre ; mais cette dimension temporelle n'est pas centrale dans le processus de transfert, qui repose avant tout sur une opération de catégorisation. En revanche, dans son acception courante, le précédent ne mobilise pas - ou du moins, pas centralement - le principe de justice. Dans les argumentations ordinaires, la catégorisation d'un événement antérieur comme " précédent " sert de point de départ à des argumentations qui présupposent - ou appellent de leurs vœux - le caractère cumulatif de la connaissance par l'expérience.
 
Mots clés : argumentation, controverse, mémoire polémique, précédent, scénarisation du futur
 
Chateauraynaud F., Torny D., 1999 : Les sombres précurseurs. Une sociologie pragmatique de l'alerte et du risque, Paris : Éditions de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales.
Chateauraynaud F., Doury M., 2010 : " "Désormais…" Essai sur les fonctions argumentatives d'un marqueur de rupture temporelle ", Argumentation et Analyse du Discours [En ligne], n° 4 | 2010, mis en ligne le 15 avril 2010. URL : http://aad.revues.org/index772.html
Perelman C. & Olbrechts-Tyteca L., 1988 : Traité de l'argumentation. La nouvelle rhétorique, Bruxelles : Éditions de l'Université de Bruxelles (5e éd.).
Perelman C., 1989 : " De la temporalité comme caractère de l'argumentation ", Rhétoriques, 437-467.