Adriana ORLANDI
Université de Modène (Italie)
adriana.orlandi@unimore.it
 
Dire les "événements" des banlieues : de la construction du contrat de communication dans Le Monde et Le Figaro (1981, 1990, 2005)
 
Émeutes, harcèlements, guérilla urbaine, un petit mai 68, Intifada des banlieues, révolte, explosion... Voici quelques-unes des désignations utilisées par les journalistes pour se référer aux faits de violence qui ont eu lieu dans les banlieues françaises au cours d'une trentaine d'années, et notamment à La Courneuve (1971), Vénissieux (1981), Vaulx-en-Velin (1990), Toulouse (1998), Clichy-sous-Bois (2005), Villiers-le-Bel (2007). Ces événements ont reçu une large couverture médiatique à partir de 1981, mais ce n'est qu'en 1990 que les journaux y ont consacré leurs unes, donnant naissance au " problème des banlieues ". On le sait, pour qu'une occurrence se transforme en événement il faut non seulement une mise en discours de la part de quelqu'un (pour nous, les journalistes), mais aussi une mise sous description (une dénomination) qui donne à l'événement son caractère d'évidence et induise des représentations de nature stéréotypique (Krieg-Planque, 2009). Cette opération n'est bien sûr pas neutre, car toute description oriente et délimite l'interprétation de l'événement (Neveu et Quéré, 1996). Les différentes dénominations attribuées aux faits de violence qui se sont produits dans les banlieues françaises confèrent chacune à ces épisodes un degré différent de représentativité dans le continuum événementiel délimitant la catégorie des " violences urbaines ". Il s'agit alors de comprendre quel type d'intelligibilité (Krieg-Planque, 2009) il faut assigner à ces étiquettes, ce qui revient à se poser la question des conditionnements auxquels le contrat de communication est soumis dans le cas de la presse écrite. Les possibilités sont multiples : d'un côté, il s'agit d'un positionnement vis-à-vis de l'instance politique, de l'autre côté, de l'obéissance au principe de captation qui repose sur trois règles fondamentales: faire sérieux, donner du plaisir et être emphatique (Lochard et Boyer, 1998: 23).
Nous essaierons d'analyser ces aspects à partir de l'étude d'un corpus composé des articles parus dans Le Monde et Le Figaro lors des émeutes de 1981, 1990 et 2005. Nous prêterons d'abord attention aux noms d'événements et aux désignations utilisées pour nommer les acteurs des violences. À ce niveau, l'opposition entre " parler vrai " et " politiquement correct " se manifeste à travers un différent calibrage entre dénominations non atténuatives et formes d'atténuation, ainsi qu'une différente utilisation métadiscursive des désignations elles-mêmes. Mais, d'une manière plus subtile, le traitement des faits de violence passe également à travers un usage avisé des métaphores (Clichy-sous-Bois reste une poudrière ; Désormais, à la moindre étincelle, Clichy-sous-Bois s'embrase) et des métonymies (la banlieue parisienne sous le choc). Nous essaierons de montrer comment le contrat de communication se construit à chaque épisode de violence de manière différente selon le journal, et selon les époques.
 
Mots clés : atténuation, crise des banlieues, dénomination, figures de rhétorique, médias
 
Djorjevi? K. (2007), " Violence urbaine: lorsque la presse en parle ", in Boyer H. (éd.), Stéréotypage, stéréotypes: fonctionnements ordinaires et mises en scène, Tome 1, Média(tisation)s, p. 135-150.
Krieg-Planque A. (2009), " À propos des "noms propres d'événement", Événementialité et discursivité " in Lecolle, M., Paveau, M.-A., Reboul-Touré, S. éds. (2009) : Les Carnets du Cediscor 11 : Le nom propre en discours. Paris, Presses Sorbonne Nouvelle.
Lochard G. et Boyer H. (1998), La communication médiatique, Paris, Seuil.
Neveu E. et Quéré L. (1996), Présentation, Le temps de l'événement, Réseaux, 75, p. 1-16.
Peralva A. et Macé E. (2002), Médias et violences urbaines. Débats politiques et construction journalistique, Paris, La documentation française.